Une œuvre colossale dont le volume dépasse les 10 000 pages écrits en arabe comme en français. Une nébuleuse tissée à partir d’une multitude de termes choisis avec soin et loin de tout arbitraire. C’est l’œuvre de M. Abdessalam Yassine qui, par une approche constructiviste n’a cessé tout au long des 40 ans passés d’exposer et d’expliquer sa théorie de changement de l’homme comme de la société : la méthode prophétique.
En effet, depuis son premier ouvrage : « L’Islam entre Appel et Etat » (1972), jusqu’au tout dernier : « Le Coran et la Prophétie » (2010), en passant par la très édifiante « Méthode Prophétique en Education, en Organisation et en Action » (1981), M. Yassine fait asseoir cette théorie sur des prolégomènes qu’il détaille dans un traité portant le même titre et des vertus qu’il n’a cesse d’examiner et de réexaminer.
La métrique du terme arabe Minhaj (Méthode) en fait un concept-outil. Il est prophétique, s’inspirant du combat modèle mené par le Messager de Dieu pour bâtir la communauté d’urbanisme fraternelle.
Celui d’Iktiham Al-Aqabah (foncer sur le sommet), emprunté au Saint Coran, résume la nature –même de ce projet, consistant en un combat perpétuel mené d’abord contre soi-même pour se transcender et contre les obstacles externes pour ériger la société humaniste par excellence.
Celui d’at-tajdid (rénovation), moteur de ce changement, puisqu’il s’agit de rénover en permanence sa foi pour pouvoir rénover sa société. Deux processus menés simultanément et en pleine interaction.
Celui d’Al-Qawmah (soulèvement progressif et non violent) désignant ce processus de changement doux et permanent de la communauté, par un effort spirituel soutenu et un militantisme acharné et persévérant pour faire aboutir la double cause du projet : Al-Adl (Justice) et Al-Ihsane (Spiritualité).
Pour ce faire, M. Abdessalam Yassine fait asseoir son projet sur trois conditions régulatrices : L’amour en Dieu, le conseil et la concertation et le fait d’assumer ses obligations. Puis, il propose comme instruments de base de la Méthode Prophétique 10 vertus principales, se déclinant en quelques 70 affluents de la foi éparpillés dans le Saint Coran et la Noble Sunna. Je veux dire par là :
Aimer et vivre en communautéInvoquer DieuEtre véridiqueFaire preuve de donSavoirAgirTémoigner pour DieuLa maîtrise de soiLe cheminementLe combat pour la cause de Dieu
Ceci dit, une lecture en diagonale de l’ensemble de l’œuvre de M. Yassine permet de repérer au moins trois des traits essentiels qui caractérisent le projet de société le sous-jacent ; à savoir son authenticité, son réalisme et son perspectivisme.
Ainsi, tout au long de ses écrits, il ne cesse de se référer aux versets coraniques comme aux évènements de la biographie du Prophète. Sans verser dans un littéralisme borné et simpliste, il s’attache à en déduire les mécanismes profonds du processus transformationnel entamé par lui. L’arsenal terminologique-même de sa théorie de changement est constituée dans sa quasi-totalité de mots empruntés directement des textes fondateurs de l’Islam. C’est dire combien le souci de M. Yassine est grand d’authentifier son projet et de lui faire emprunter la voie modèle du Messager de Dieu.
Ce constat établi, la tentation serait grande de croire que le Minhaj transcende la réalité et prône un processus de changement idéaliste. Loin de là ! M. Yassine ne cesse d’évoquer des faits réels de l’histoire universelle, comme de celle des musulmans. Il consacre même dans son ouvrage très consistant, «Demain l’Islam », tout un chapitre au « Livre du Monde » où il passe en revue plusieurs expériences qui jalonnent le parcours historique de l’humanité, celles relatives aux projets de changements et aux révolutions déclenchées pour renverser un état de fait établi. Une grosse part de ce même chapitre est consacrée à l’expérience maoïenne en Chine dont il s’attache à tirer les leçons qui s’imposent.
Idem pour l’expérience islamiste, M. Yassine semble avoir passé au peigne fin l’histoire des mouvements islamistes, depuis les pères fondateurs jusqu’aux tout récents projets de réforme islamique dans le monde musulman. Son insistance sur les erreurs commises, notamment en matière d’éducation et de participation politique est flagrante.
Mais un projet de changement devant aboutir à un projet de société pourra-t-il pleinement mériter son nom s’il ne fait preuve d’anticipation. Si M. Yassine s’en rapporte en permanence à l’histoire, particulièrement à la genèse de la oumma islamique, pour expliquer la décadence qu’elle vit aujourd’hui, comme à l’histoire toute récente, il ne cesse de projeter sa stratégie de changement sur le moyen et le très long terme. Son œuvre est sans cesse ponctuée de mots désignant ce « Demain » qu’il faudra bâtir. Les solutions qu’il suggère à un tel problème et la réponse qu’il apporte à une telle question sont presque toujours introduites par cette notion.
Une conclusion s’impose donc à nos esprits : loin d’être un visionnaire, M. Abdessalam Yassine s’adonne à un examen minutieux de la réalité actuelle, tout en se référant à l’histoire pour finaliser un projet de changement devant aboutir à un projet de société qu’il nomme urbanisme fraternel. Tout cela en s’inspirant directement des règles de changement arrêtées par le Coran et la Sounna du Saint Prophète. Authenticité, réalisme et perspectivisme sont donc les maîtres-mots qui commandent la théorie du changement prônée par M. Abdessalam Yassine.

















